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Mouloud Feraoun, une voix par-delà les montagnes

dimanche 9 décembre 2007, par Rezki Mammar

Romancier, enseignant, l’un des premiers auteurs à collecter les poèmes kabyles de Si Mohand, Mouloud Feraoun est un témoin lucide et précis de son temps et un visionnaire. Dans son journal, Feraoun dénonce l’oppression coloniale et annonce déjà les « ennemis de demain », c’est à dire les nouveaux maîtres de l’Algérie indépendante. L’association de culture berbère de Paris a organisé un colloque autour des héritages de Mouloud Feraoun, dont nous racontons ici quelques aspects.

Le 15 juin 1962, un commando de l’OAS, une organisation terroriste opposée à l’indépendance de l’Algérie abat six membres d’un centre social à Alger. Parmi eux figure Mouloud Feraoun, un écrivain au sommet de son art, auteur de romans en français, collecteur de poèmes en kabyle, enseignant et observateur lucide de son époque. Lors du colloque Les héirtages de Mouloud Feraoun, le premier intervenant revient sur cet assassinat. Michel Lombard, vice-président de l’Association des amis de Max Marchand évoque les liens qui unissent Feraoun et ceux avec qui il a trouvé la mort. Dans le groupe figurent des Algériens et des pieds noirs tous engagés dans une même cause algérienne.

Témoin de son temps, Feraoun est aussi « l’un des fondateurs de la littérature algérienne » selon Nourredine Saadi, écrivain et chercheur. Comme ses romans ont pour thème la Kabylie, on a parfois injustement considéré cet auteur comme « régionaliste ». Personne n’oserait faire ce genre de procès d’intention à Giono, à Faulkner et à Steinbeck qui ont pourtant placé leur oeuvre dans un territoire de prédilection.

Tizi Hibel, « creuset de l’oeuvre » de Feraoun

Dans les textes de Feraoun, le lieu de référence, c’est le village où il est né en 1913. « Il a donné une dimension universelle à Tizi Hibel » déclare Mohand Dahmous, de l’association fondée ici en France par les habitants. Quand une personne ne connaît pas cette localité, les habitants répondent que c’est le « village de Mouloud Feraoun ». D’autres Kabyles de renom y sont nés, comme la chanteuse Malika Domrane, l’auteur Fatma Nat Mansour (mère de Jean et Taos Amroueche), et plus récemment Guermah Massinissa, le jeune lycéen dont l’assassinat par les gendarmes a provoqué les émeutes kabyles de 2001.
Tizi Hibel, dont le nom est étroitement associé de Mouloud Feraoun est également le « creuset de son oeuvre » comme le dit Mohand Dahmous.

Le FLN : « vos ennemis de demain »

Le Journal de Feraoun constitue un document d’une grande précision sur la guerre d’Algérie. Sur les conseils de son ami, l’écrivain Emmanuel Roblès, Feraoun note scrupuleusement les événements et ses réflexions. Denise Brahimi a centré son intervention sur cette oeuvre. Témoin de l’insurrection algérienne, Feraoun observe les rapports entre la population algérienne et les maqusards, les « terroristes » comme on les appelait alors officiellement. C’est d’abord l’adhésion : la population soutient d’elle-même le combat pour se libérer de la colonisation. Mais visiblement, les choses évoluent. On passe à un rapport de forces, les insurgés tentent de s’assurer d’un soutien sans faille, quitte à menacer et à tuer, pour l’exemple. Témoin des exactions du FLN (Font de libération nationale), Feraoun réagit aussi à la propagande, notamment celle d’un article d’El Moudjahid :
« Si c’est là la crème du F.L.N., je ne me fais pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leurs courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, ... pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier. »
Celui qui parle ainsi souhaite l’indépendance de toutes ses forces, mais il sait aussi qu’il ne s’agit que d’une étape. A court terme, Feraoun est pessimiste, il n’attend rien de bon des dirigeants algériens. Mais il sait qu’un jour viendra où ce « peuple digne » recevra l’hommage tant mérité. Pour Denise Brahimi, il n’y a pas de contradictions chez Feraoun, « c’est la réalité de l’époque qui évolue et qui est contradictoire ».

La pulsion des origines

D’autres intervenants prennent la parole, notamment l’auteur Nabil Farès, qui fait l’éloge de la « pulsion de l’origine », cette force qui pousse les êtes à transmettre et donc à vivre. Selon Farès, la colonisation a causé une dépossession qui s’est poursuivie avec l’indépendance, une dépossession culturelle. Le public écoute religieusement l’intervenant, qui se met à raconter un conte kabyle, celui de Uccen (le chacal) et de Inisi (le hérisson).
Un peu plus tard, colloque a été l’occasion d’écouter des textes de Feraoun lus par le metteur en scène Belkacem Tatem, par le comédien Moussa Lebikiri et la chanteuse Malika Domrane. Le chanteur Idir, quand à lui n’est pas venu au colloque.
Dans le public, quelques personnalités : Naida Matoub (veuve du chanteur Lounès Matoub), le chanteur Yuba ou encore Hocine Benhamza, auteur de l’Algérie assassinée.

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