Une petite description est nécessaire. Sur Internet, la langue kabyle vit péniblement ses premiers balbutiements : il n’existe presque rien en dehors du portail Imyura.com et de la version kabylophone de Wikipedia. La quasi totalité du web kabyle est écrit en français. La plupart des sites tiennent un discours relativement virulent à l’encontre de l’Etat algérien et de sa politique d’arabisation. La France n’est pas épargnée, la société française est souvent accusée de favoriser l’assimilation des Kabyles, lesquels finissent par perdre leurs repères et à se fondre dans la culture arabo-musulmane.
En gros, tous ces sites utilisent le français pour plusieurs raisons : peu de gens ont une connaissance du kabyle à l’écrit, par ailleurs il faut utiliser certains caractères spécifiques à cette langue et être en mesure de les mettre en ligne.
Hchicha, un Algérien à Paris
Sur Hchicha.net le langage est très différent. L’auteur, d’origine kabyle définit son blog comme « le journal d’un Algérien installé à Paris pour le meilleur et pour le pire ». Moins alarmiste que les sites cités plus haut, Hchicha est engagé dans la promotion de la blogosphère algérienne. La culture kabyle est présente, mais sous forme d’hommages à des artistes. En 2005, sur le blog de Hchcha, on trouve des liens vers des sites kabyles et plus généralement berbères (Kabyle.com, Tamazgha.fr et d’autres), puis ils ont disparu. Le blogueur a pris ses distances, même s’il lui arrive de régler des comptes avec ceux qu’il appelle les " extrémistes ". Mais le contact n’est pas rompu, on a ainsi vu Hchicha soutenir la pétition pour la libération d’Arezki Aït Larbi en avril 2007.
Episode 2, la phrase qui tue
Tout commence avec la deuxième vidéo de Hchicha, postée sur le site Youtube. Le blogueur aborde une question qu’on lui a apparemment déjà posée : « Pourquoi moi hchicha je ne fais pas des vidéos en kabyle » Il avoue ne pas trop savoir, puis évoque le « besoin d’être compris par un maximum de gens ». Et Hchicha de conclure, « Le faire en kabyle, pour moi ça va me limiter à fond ». Le propos est sincère, mais ne fait pas plaisir aux internaute. Certains répondent sans détour.
« Si on suivait ton raisonnement personne ne parlerait en kabyle sur Internet (pour qu’il soit compris par tous le monde) » écrit Amchoume. Le même internaute propose d’utiliser le français et le kabyle et pense que Hchicha est « complexé » par son identité. Mankadda propose de passer par le français, tout en introduisant ici ou là des mots kabyles.
Episodes 3 et 4, Réponse de Hchicha
Hchicha revient devant la webcam, pour donner des explications. Il nie tout « complexe » (allusion au commentaire de Amchoume). En revanche pas de réponse à deux remarques pertinentes :
« Si on suivait ton raisonnement, perdonne ne parlerait en kabyle sur Internet », commentaire d’Amchoume. On peut en effet craindre qu’une langue disparasse si on ne l’utilise pas.
Pourquoi ne pas utiliser le français et en profiter pour introduire quelques mots par-ci par-là ? C’est la suggestion de Mankadda.
Sur ce dernier point Hchicha répond indirectement : dans cette vidéo, il utilise des mots en arabe dialectal (comme salam alekoum) et quelques autres en kabyle. En toute franchise, Hchicha répond qu’il donne « juste un avis ».
Mais la suite du propos sur la vidéo 4 prend un tournant politique. Hchicha décrit le mouvement démocrate kabyle, à ses yeux très actif, tellement qu’un jour « .ils vont finir par abattre ce régime ». Selon lui, la méthode de l’Etat consiste à « isoler la Kabylie du reste de l’Algérie ».
La vidéo 4 va plus loin : aux yeux du blogueur, les Kabyles sont fautifs : « Le régime nous isole, mais nous aussi on s’isole nous-mêmes ».
Voici le passage le plus intéressant :
[...] Les Kabyles, pour la plupart, comme ils s’en prennent aux Arabes et tout ça, ben ils le font en kabyle. Donc wahed, ils fait un discours, qui c’est qui l’a compris son discours c’est juste son voisin, oula khou oula bouh, c’est son père. Donc son père il est d’accord. Qbayli i fhem son discours. Ya Khuya a mmis tmurt aheqq arrebi ar tessid lhaq ar d awali-ik. Tu as raison, c’est bien etc. Le problème, c’est que les Kabyles, ils se retrouvent d’accord, mais juste entre eux, juste entre eux. Cela veut dire que nous-mêmes si on ne s’exprime qu’en kabyle, si on veut changer le monde et qu’on ne s’exprime qu’en kabyle, il y a un problème. Cela veut dire que le régime, les Etats qui nous ont toujours gouverné, ils nous ont mis des oeillère et wehna on a dit, mais y a pas de problèmes ma tekhluch on va se mettre des oeillères. Et si on continue comme ça en fait, ça n’avancera jamais. [...]
Une lecture de ce passage
Les points soulevés ci-dessus méritent une explication. Les commentaires suivants n’engagent que leur auteur. Ils méritent un débat. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention contre Hchicha, mais d’un constat.
Les revendications sont exprimées en kabyle ?. Il s’agit d’une affirmation pour le moins étonnante. La presse francophone algérienne est animée pour une grande partie par des journalistes kabyles. Par ailleurs, Matoub Lounès, Ferhat Mehenni, ont mis leurs pensées en français le premier dans Rebelle en 1995, le second dans Algérie la question kabyle. Sans oublier les dizaines de sites kabyles : Même la plate forme d’El Kseur a été rédigée en français, comme celle de Yakouren en 1980.
Les partis kabyles (le FFS et le RCD) sont tenu par la loi de rédiger leurs textes en arabe, tandis que leurs cadres utilisent largement le français. L’utilisation du kabyle est tout à fait marginale dans le domaine politique.
Le régime isole la Kabylie, et elle s’isole elle-même ?. Hchicha fait porter la responsabilité à l’Etat et aux Kabyles, jamais à la population algérienne dans son ensemble. Pourtant, les revendications kabyles ont toujours concerné toute l’Algérie. Entre 1994 et 1995, les écoliers ont boycotté l’enseignement pendant une année, la Kabylie s’est retrouvée sans soutien. En 2001, le soulèvement n’a pas suscité de solidarité dans le reste de l’Algérie. A partir des années 90, les Kabyles ont commencé à boycotter les élections. Depuis 2001, un courant autonomiste a fait son apparition en Kabylie tandis que des idées souverainistes ont commencé à éclore dans l’immigration.
Les Kabyles sont d’accord, mais juste entre eux ?. L’histoire récente montre plutôt un émiettement de l l’opinion. Concisciemment ou inconsciemment, Hchicha montre à quel point les Kabyles raisonnent uniquement en fonction de l’opinion arabophone.

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